Canyonisme et jambe de bois


Toussaint 2015, coup de fil de Kikos : « Ça te dirait quelques jours de canyons en Sierra de Guara ? »

J’ai un genou bien niqué, mais une proposition comme celle-là ne se refuse pas : « C’est tentant. Quand ? »

« Demain aprem’ ? »

Oups ! Faut quand même regrouper un peu de tos, se renseigner sur des canyons pas kor faits… « Okich, vendu ! »

Et en route vers de nouvelles avent’hures…

Mardi

J’ai une putain de claquada ! Ça fait des heures qu’on est dans le Gorgas Negras et je n’arrive plus à réchauffer le canyon : l’eau qui entre et sort en permanence de ma combine par les trous qui la déchirent fait baisser ma température corporelle, je suis agité de tremblements incontrôlables.

On s’est embarqué, dès le premier jour, dans ce canyon long, aquatique, avec des résurgences d’eau froide, à la suite d’une belle nuit de merde : la route depuis le Sept-Neuf, l’arrivée à minuit à Rodellar, une montre tripotée dans le noir qui se met à sonner à 1 heure du mat’ en début d’endormissement, le cerveau qui se repasse la liste du tos en boucle, le réveil matinal pour une dizaine d’heures dans la pampa, en comptant l’approche et le retour… On s’était dit que si on n’y allait pas le premier jour, on risquait de se trouver des excuses bidons, comme il y a trois ans, à la même époque.

Au terme de la journée, l’option enchaînement par le Barrazil, à la frontale sur la seconde moitié en raison de la tombée imminente de la nuit, est écartée en faveur d’un retour plus sage par les sentiers et le barranco d’Andrebot, car en plus de la claquada j’ai également un genou grave dans le sac. Faut savoir être un peu raisonnable, de temps en temps…

gorgas

Mercredi

Changement d’atmosphère : après une bonne matinée de repos-bullage, nous parcourons, torse-poil, les premiers méandres de l’Alborceral, barranco qui se jette dans les estrechos du Balcès. Kikos gambade devant, je traîne la patte à l’arrière. C’est une découverte, on ne voulait pas ronronner dans le Fondo ou le Cuerva Cabrito, un peu mieux cotés mais que nous avons descendu à plusieurs reprises par le passé, occasionnellement de nuit. Bientôt, les premières vasques incontournables se présentent, il va falloir revêtir le bas de combi, puis les premiers rappels, on sort les cordes et c’est parti pour se faire plaiz’.

Soudain, au détour d’un méandre, le Grand Argentier de l’Univers, un rien polisson, offre à nos yeux ébahis une composition minérale surprenante. J’ai l’impression d’être téléporté au musée d’Orsay devant l’Origine du Monde, de Gustave Courbet…

origine

Jeudi

Un quatuor croisé la veille sur la route nous avait conseillé le Rincon d’as Figueras, barranco voisin dans le même esprit, plus court et parfois encore plus étroit. Après une seconde matinée glandage/séchage du tos, suivie d’une approche bien cafouillée car peu explicite, nous sommes finalement contents de découvrir encore un beau barranco qui mérite qu’on s’y intéresse. Une vipère coincée dans une vasque pimente un peu l’affaire. La remontée des estrechos qui suit le beau rappel final se passe sans souci car le niveau d’eau est bas. Mais on imagine sans peine la grosse galère en cas de Balcès un peu énervé…

De retour au cam’s, nous sommes interpellés par la légende du coin, un Espagnol parlant un français impeccable, qui a fait son premier canyon à l’été 1965. C’était le Gorgas Negras, avec plusieurs mètres de hauteur d’eau en plus, en maillot de bains, sans cordes (salto, salto) et avec des bouts de bois ficelés aux bras et aux jambes pour amortir les contacts avec le rocher, lorsque le courant l’y précipitait. Ce mec est une mine de renseignements sur le secteur, les canyons, la faune, la flore, les activités humaines… Il n’a pas l’air commode mais, en discutant, semble rapidement nous avoir à la bonne. J’ai l’habitude des publics difficiles…

alborceral

Vendredi

Nous clôturons le périple par le San Chines, long barranco affluent de l’Isarre, près de l’Embalse de Vadiello, déjà parcouru par le passé. La progression se déroule dans des circonvolutions alambiquées, patinées par des millénaires de polissage aquatique, mettant en lumière des conglomérats de galets de toutes couleurs scellés dans un mortier calcaire, œuvre de quelque maçon tellurique particulièrement inspiré.

Notre équipage doit être comique à voir, les vautours fauves sentent le bon plan à venir : nous sommes en train de shunter comme des barbares les premiers rappels, Kikos désescalant les étroitures avant de me récupérer en bas de chaque passage, gros sac empoté cherchant à préserver le peu de genou en état.

L’avantage de cette progression c’est qu’elle est rapide, nous épargnant de nombreuses manipulations de cordes, et souvent ludique. L’inconvénient c’est qu’on nique pas mal les combines dans les frottements entre les étroitures et que les figures réalisées sont parfois grotesques, genre Kikos debout dans la vasque d’eau glauque, surveillant du coin de l’œil que la vipère résidente se cantonne en périphérie, tandis qu’avec les bras levés il récupère dans un premier temps mes pieds, avant que je lui monte sur la tête, les épaules, et qu’il me fasse descendre le plus délicatement possible dans l’eau sans trop énerver le reptile ni m’exploser une articulation.

Nous sommes conscients qu’une réception merdique de ma part, avec des cardans niqués, dans une vasque encombrée pourrait transformer cette dernière journée en pur cauchemar, genre bloqué dans la paroi, de nuit, sans gros de bouffe ni de vêtement secs…

On finira donc ce barranco de manière plus académique en sortant des cordes pour la suite de cette longue série d’une trentaine de rappels. Comme nous avons explosé les chronos grâce à notre entame rocambolesque, il nous reste du temps dans cette belle journée ensoleillée, ça nous permet d’aller faire un peu de tourisme au Salto de Roldan avant d’attaquer la route du retour.

roldan

Oliv

Une Réponse

  1. Beau trip familial!

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